Portrait

Bernadette Ladauge, chantre du folklore réunionnais

Ce sont des inconnus, ce sont des people mais ce sont avant tout les coups de cœur de Madame Aude. Dans cette nouvelle rubrique, Madame Aude met en avant des gens discrets, des anonymes, ou des figures de La Réunion, qui sont avant tout des gens qu’elle admire... Il fallait s’en douter, ses choix sont très hétéroclites, en grande adepte de la diversité, et souvent très surprenants. Les interviews sont menées d’une main de maître par Madame Aude en personne, qui n’a pas son pareil pour mettre en exergue les talents cachés de ses coups de cœur.


Bernadette Ladoge chantre du folklore réunionnais
«Ce besoin d’ancrage dans la tradition locale, pas dans un exotisme de pacotille, a toujours été en moi ! »
Bernadette Ladoge est comme cela, naturelle spontanée, intransigeante et passionnée, et  dotée d’un franc parlé très fleuri. Et la musique dans tout cela? Une question de racines… Elle est née dedans dans le paradoxe d’une famille extrêmement conventionnelle de par ses origines, mais artiste dans l’âme. «Je suis issue d’une famille que certains qualifient parfois avec mépris de bourgeoise... Née Legras, je le revendique, on ne choisit pas. Dans la vie on a deux sortes d’ancêtres, les biologiques qui transmettent le physique et les maladies génétiques mais aussi ceux qui vous lèguent certaines capacités intellectuelles, nos ancêtres culturels. Ceux-là sont importants. Je suis issue d’une famille très cultivée, des musiciens des dessinateurs et des passionnés de littérature. Mon père était un inconditionnel de théâtre, en amateur, il chantait aussi et faisait de la guitare. Maman était quant à elle violoniste et peintre. J’ai toujours eu la chance de baigner dan cette culture générale, tout en étant ancrée dans une culture locale. Ce besoin d’ancrage dans la tradition locale, pas dans un exotisme de pacotille, a toujours été en moi. J’ai eu la chance de recevoir beaucoup et ai toujours essayé de me cultiver encore plus, tout  en diffusant. Je suis contre le nivellement par le bas...».
Bernadette Ladauge, chantre du folklore réunionnais

Bernadette Ladauge, chantre du folklore réunionnais
Leur rencontre
«On ne se rappelle plus. On s’est toujours connues... (nb: les deux coquettes n’ont que trois ans de différence). Je me souviens, Aude était un canon. Les mecs étaient avec moi pour la castagne. Je vivais à La Montagne et Aude était plus sur Saint-Denis et la Saline. Nos parents se connaissaient bien entendu...». Madame Aude renchérit: «Ce qui m’a plu chez elle, c’est qu’elle ne se contente pas de faire danser un quadrille, elle a eu l’idée de raconter l’histoire de La Réunion en s’élevant un peu».
Bernadette Ladoge «Il ne faut pas prendre le touriste pour un con, même si il l’est...J’ai eu envie qu’il respecte la Réunion et ça a marché».

Bernadette Ladauge, chantre du folklore réunionnais
Les questions de madame Aude

Comment as tu fait pour traverser toute cette période où le folklore n’était vraiment pas à la mode?
Jamais je n’ai été à la mode. Camus a dit «il faut refuser de mentir sur ce que tu sais et résister à l’oppression». Je sais ce que je vaux. Quand on attaque, je me défends: ce pays vaut quelque chose et on ne marche pas dessus. Je n’estime ne pas avoir eu une traversée du désert... Il y a eu un dénigrement du quadrille, de nos sources françaises, et toute une surévaluation de la partie africain et malagache de nos musique avec le maloya et le séga. C’était fait sciemment politiquement.
Mais je dois rendre hommage au PCR car il a retrouvé ce maloya, en a fait un chant de combat , c’est un autre débat, mais a permis à la tradition de perdurer. Le PCR s’est implanté dans des milieux où régnait une misère noire. Cette musique, ils en ont fait un étendard subversif mais c’était un petit bijoux en train de crever. Jamais le maloya n’avait été interdit. Dans des réunions électorales, sous fond de velléités indépendantistes sous-jacentes et d’autonomie, le maloya est devenu symbole de lutte des classes. C’est bien fait pour la gueule de la droite qui aurait dû faire un compte avec ses gens-là... Ca c’est la vérité!

Bernadette Ladauge, chantre du folklore réunionnais
Le maloya pourtant a été reconnu au patrimoine mondial de l’UNESCO ?
C’est une connerie, ça n’a rien apporté! Nos grands intellectuels universitaires de gauche des années 70 ont fait du maloya le symbole d’une jeunesse rebelle. A La Réunion, le séga était là lui dès 1830, dansé par la bourgeoisie et par les domestiques, avec des instruments harmoniques. Il y avait un vrai séga créole différent de la musique française... Il ne faut pas surdoser le séga en lui attribuant uniquement des racines africaines

En fait tu n’as jamais levé le pied?
J’ai toujours travaillé, voulant la qualité. Oui il faut être franc, on a besoin du fric des touristes mais ils veulent de la culture, de la vraie, il ne faut pas les prendre pour des cons. Le folklore a tout un symbole identitaire.

Penses-tu avec ta force de caractère faire comprendre cet état de fait aux responsables du tourisme?
Je me méfie de la volonté de certains de mettre des sous dans leur poche. Quand on me parle de coopération dans l’Océan Indien au niveau culturel, il faut être très vigilant. On a certes le même sang mais on ne peut résumer nos danses à un petit bout de maloya. Il est impossible de jeter le reste  et d’oublier la merveilleuse partie festive de la danse réunionnaise.
Il faut faire très attention au séga mauricien qui est devenu commercial ou au zouk, avec des costumes où les danseuses ne ressemblent plus à rien. Je me bats pour quelque chose d’identitaire. Je dois reconnaître qu’il y a un petit progrès… 

Une personne comme toi, ton amour de La Réunion….Est-ce remplaçable?
J’en sais juste plus que ceux qui ne savent rien. Je ne demande qu’à transmettre tout ce que je sais. J’aimerais que ce pays voit grand, vise haut, nous avons un atout touristique incroyable. C’est une source de création d’emploi phénoménale. J’amasse des documents. Ce que je sais moi, personne ne le sais, il est impératif que je transmette!

Madame Aude: Messieurs de la Région, réagissez! C’est beau de parler développement touristique mais basé uniquement sur un modèle européen cela n’aboutira à rien.
Tu as raison… Nous sommes une culture d’apports successifs. Il ne faut pas bloquer les jeunes et il faut leur faire prendre conscience de la tradition culturelle, c’est une valeur essentielle!
Bernadette Ladauge, chantre du folklore réunionnais

Lundi 29 Avril 2013
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