Evénement

Harcelé et violé, un jeune Réunionnais se suicide en métropole

C’était un jeune garçon souriant, courageux, et généreux, au parcours de vie difficile. Le harcèlement scolaire l’a détruit à petit feu, et l’a conduit à mettre fin à ses jours, en cette nuit du 13 février 2017.


C’est une mère anéantie qui nous raconte son combat pour la justice, et l’histoire de Steeve, fils aimé, disparu à l’aube de ses 17 ans. 
  
Ce lundi 13 février, au petit matin, les gendarmes sonnent à la porte de Marie Fontaine. Ils viennent lui annoncer l’inconcevable, cauchemar absolu de tout parent : son fils Steeve s’est pendu cette nuit. 
  
Steeve Fontaine est né à la Réunion le 18 mars de l’an 2000, troisième et dernier enfant d’une famille de l’Entre-Deux. À sa naissance, il est hypotonique, c’est un bébé qui demande beaucoup d’attention à ses parents inquiets. À un an, le diagnostic tombe : Steeve est atteint d’une surdité profonde, bilatérale. 
  
Un accident domestique aggrave sa situation, car à 2 ans et demi, Steeve se renverse une casserole d’eau bouillante. Ses brûlures sont très graves, et l’enfant sera greffé à l’aorte et au bras. Les plaies cicatrisent mal, et la famille décide de tout quitter pour qu’il reçoive les meilleurs soins. C’est à Montpellier que Steeve restera hospitalisé 3 longues années, durant lesquelles il reçoit des implants cochléaires, afin d’entendre les bruits du monde. 
  
À sa sortie d’hôpital, l’enfant entre enfin à l’école, mais son handicap l’empêche de suivre une scolarité classique, c’est pourquoi ses parents l’envoient dans une institution privée, spécialisée dans la prise en charge des déficiences auditives : le CSDA, dans le centre d’Albi. 
  
Steeve est à l’internat, et revient tous les week-ends et vacances dans la maison familiale. Il est épanoui, et a de bons résultats scolaires. Tout bascule en son année de 5ème, Steeve devient agité, et ses résultats sont en chute libre. 
  
Inquiets, les parents se tournent vers le CSDA, et la réponse est laconique et définitive : c’est le début de l’adolescence, aucun motif d’inquiétude, affirment les éducateurs. 
Pourtant, tout empire, Steeve est de plus en plus renfermé, alors ses parents insistent, et demandent au CSDA si tout se passe bien avec ses camarades d’internat. Le CSDA leur répond que, mis à part l’adolescence et le handicap, la raison de ces changements serait à chercher du côté du contexte familial, et de l’installation en métropole… 
  
Steeve revient très souvent à la maison le visage tuméfié, et son appareil d'implants cochléaire, si coûteux, est régulièrement cassé. "Nous le disputions pour avoir cassé son appareil, si j’avais su ce qu’il en était", regrette Marie. 
  
En décembre 2015, Steeve fait une crise monumentale chez lui, et casse tout sur son passage. Il finit par montrer à sa mère des SMS de camarades, d’une violence inouïe. Marie Fontaine dépose une main courante à la gendarmerie, pour harcèlement. 
Mais toute l’année 2016, l’état de Steeve se dégrade, il est extrêmement tendu. Il explique à sa mère que des bagarres l’opposent régulièrement à ses camarades, et se plaint que personne au centre ne l’écoute. "Le vendredi soir, il arrivait défiguré, il avait du mal à partir le lundi matin", se souvient Marie. 
  
En septembre 2016, la famille reçoit un courrier du CSDA. Il y est fait mention de révélations sur des faits de harcèlement moral et sexuel au sein d’un groupe de jeunes. Aucun mot sur l’agresseur ou la victime dans cette lettre qui précise que la justice a ouvert une enquête. 
  
Pendant les vacances de Noël 2016, Steeve s’ouvre à sa mère de sa grande souffrance : "Maman, tu ne comprends pas, ça me monte à la gorge, ça m’étouffe." 
Marie va alors porter plainte pour harcèlement contre deux enfants, en janvier 2017. 
  
Février 2017 : l’enfant va si mal qu'il est placé à la demande de sa famille en psychiatrie, et, comme l'unité de soins est fermée durant les vacances et que Steeve devient impulsif, il va dans une famille d’accueil pour un week-end, afin d'être isolé de ses camarades, dans l’attente de son audition par la justice. 
  
"Le vendredi avant qu’il ne mette fin à sa vie, il m’a serrée très fort, me disant "Je t'aime très fort, maman, on va se battre jusqu'à la fin." La veille, il m’a appelée et m’a dit "Je voulais juste te dire que je t ‘aime." 
  
Steeve a laissé une lettre à sa famille dans la funeste chambre, et Marie n’a pu la lire qu’il y a deux semaines, la justice l’ayant saisie pour l’enquête. Avec ses mots d’enfant malentendant, Steeve y révèle l’impensable : il se faisait violer par un de ses meilleurs amis depuis la 5ème. 
  
"Pourquoi ne nous a-t-il rien dit ?", dit Marie dans un sanglot. "Je pense qu’il a préféré s’en aller plutôt que sa maman n’entende ce qu’il avait à dire." 
  
Dans sa lettre d’adieux, Steeve écrit "Maman, je sais que c'est dur pour toi ma vie, continue de combattre. Tu as mal, alors continue de te battre jusqu’à la fin, tu entends, combattre jusqu'à la fin. Merci de m'avoir sauvé la vie quand j'étais petit. Je t'aime très fort. Ma maman est ma meilleure.
  
Marie Fontaine se bat pour que justice soit faite, et que le procès aboutisse. La "mère désenfantée" a porté plainte contre l’établissement, pour non-assistance à personne en danger. Une pétition est en ligne, Marie espère recueillir de nombreuses signatures, afin de la remettre au Ministre de l’Éducation, et ainsi lutter contre le harcèlement scolaire. 
  
En septembre, Marie Fontaine reviendra à la Réunion, pour la première fois depuis 15 ans, elle lancera une mèche de cheveux de son enfant dans l’Océan Indien. "Steeve me disait : mon île est belle. Pour lui, la Réunion, c’était le paradis. Je lui avais promis que nous viendrions cette année, c’est pour cela que je mettrai sa mèche dans l’océan.", souffle Marie, depuis la chambre d’hôpital où elle est actuellement soignée pour "état de choc". 
  
 

Samedi 19 Août 2017
Bérénice Alaterre
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